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Conférence des organes parlementaires spécialisés dans les affaires de l’Union des parlements de l’Union européenne (COSAC)

Déclaration introductive de Madame Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, lors de la réunion de la conférence des organes parlementaires spécialisés dans les affaires de l’Union des parlements de l’Union européenne (COSAC)

Paris, le 14 janvier 2022

Avant d’aborder les thèmes que je voudrais évoquer avec vous, je souhaiterais prendre un moment pour honorer la mémoire du président David Sassoli, qui vient de nous quitter. Comme tous ceux qui l’ont connu, l’annonce de son décès m’a profondément attristée. Je voudrais rappeler ces mots qu’il avait prononcés lors de son discours inaugural en tant que président du Parlement européen : « L’Europe a encore beaucoup à dire, pour autant que nous sachions l’exprimer d’une seule voix. » Nous n’oublierons pas son engagement envers l’Europe et l’ensemble de nos concitoyens.

Je vous suis très reconnaissante de me permettre de débattre avec des parlementaires de l’ensemble de l’Union européenne (UE). Voilà vingt-sept ans pratiquement jour pour jour, le président François Mitterrand déclarait à l’occasion du début d’une précédente présidence française de l’UE : « Plus il y aura d’Europe, plus cette Europe doit être démocratique, plus elle doit être parlementaire. » Ces mots conservent aujourd’hui toute la valeur qu’ils avaient alors.

Que de chemin parcouru depuis cette époque. En janvier 2002, les habitants de douze pays de l’UE ont eu en main pour la toute première fois des billets et des pièces en euros. Vingt ans plus tard, plus de 340 millions de personnes les utilisent dans leur vie quotidienne et notre monnaie unique est plus populaire que jamais.

Mais ce chemin n’a pas toujours été facile. Nous avons traversé plusieurs crises, de la Grande crise financière mondiale à la crise des dettes souveraines, jusqu’à la crise liée à la pandémie. Nous avons plusieurs fois dû adapter et renforcer notre cadre institutionnel.

Mais, malgré les sceptiques et contre leurs attentes, nous avons réussi, et nous sommes sortis de chaque crise plus forts.

Aujourd’hui, malgré le nombre d’infections toujours très élevé en Europe, nous commençons à sortir de la phase d’urgence de la pandémie. Nous le devons à notre remarquable réponse collective. À l’heure où nous entrons dans une nouvelle phase, nous devons impérativement conserver ce sens de l’unité et ce cap clair.

La tâche qui nous attend consiste à bâtir sur les fondations que nous avons posées ces deux dernières années et à mettre en œuvre les enseignements que nous en avons tirés. Si nous y parvenons, nous pourrons transformer nos réalisations en progrès durable pour l’Europe. Je vois trois directions essentielles de ce point de vue : il s’agit d’apporter de la stabilité, de renforcer l’offre et de veiller à notre autonomie stratégique.

Apporter de la stabilité

La pandémie de COVID-19 a constitué un choc majeur pour nos sociétés et nos économies, mais elle a permis de démontrer la capacité de l’Europe à garantir la stabilité dont notre économie a besoin. Lorsque les dirigeants travaillent de concert vers un même objectif, les résultats peuvent être spectaculaires.

Rappelez-vous que, à compter du début de la Grande crise financière, il a fallu sept ans pour que le PIB de la zone euro retrouve son niveau d’avant la crise. Actuellement, nous nous attendons à ce que le PIB dépasse son niveau d’avant la pandémie au premier trimestre 2022. Cet horizon nettement plus court tient pour beaucoup à la réponse conjointe des autorités publiques européennes.

En ce qui nous concerne, à la BCE, nous avons rapidement lancé un ensemble de mesures exceptionnelles pour stabiliser les marchés financiers, assurer la bonne transmission de la politique monétaire et, ainsi, protéger la stabilité des prix. Notre engagement à préserver des conditions de financement favorables a permis d’aider les entreprises, les ménages et les pouvoirs publics à surmonter la pandémie. Dans le même temps, les superviseurs bancaires de la BCE ont pris toutes les dispositions pour permettre aux banques d’assurer la transmission de nos mesures. Nous estimons que, prises ensemble, elles ont contribué à sauver plus d’un million d’emplois[1].

Notre politique monétaire a été accompagnée par une réponse ambitieuse des politiques budgétaires visant à stabiliser l’emploi et les revenus. Les gouvernements et les parlements ont fourni un soutien direct aux travailleurs et aux entreprises. Ils ont fait preuve de souplesse et de solidarité au niveau européen : les règles budgétaires et celles relatives aux aides d’État ont été provisoirement suspendues et de nouveaux instruments budgétaires communs ont été mis en place, notamment le programme « Next Generation EU » (NGEU).

Cela a créé les conditions d’une forte reprise, beaucoup plus forte qu’on ne l’imaginait il y a un an à peine. Toutefois, alors que nous progressons vers la sortie de crise, le besoin de stabilisation demeure.

La réouverture rapide de l’économie a entraîné de vives augmentations des prix des carburants, du gaz et de l’électricité. Il en a été de même pour les prix des biens durables et de certains services en raison d’une demande supérieure à une offre contrainte. Le rythme d’inflation annuel dans la zone euro a atteint 5 % en décembre, la composante énergie contribuant pour environ la moitié à cette situation.

Les mêmes facteurs influent négativement sur la croissance à court terme, qui s’est ralentie fin 2021. Les hausses des prix de l’énergie pèsent sur les revenus des ménages et sur la confiance, tandis que les goulets d’étranglement du côté de l’offre provoquent des pénuries dans le secteur manufacturier.

Les moteurs de l’inflation devraient perdre de la vigueur dans le courant de l’année. Mais nous comprenons bien que cette hausse des prix préoccupe un grand nombre de nos concitoyens, et nous prenons cette inquiétude très au sérieux. C’est pourquoi je tiens à confirmer aujourd’hui, devant vous, que notre engagement en faveur de la stabilité des prix reste sans faille. Nous prendrons toutes les mesures nécessaires pour atteindre notre objectif d’inflation de 2 % à moyen terme.

Dans cet esprit, lors de la dernière réunion du Conseil des gouverneurs, nous avons recalibré nos mesures de politique monétaire et décidé d’une réduction graduelle du rythme de nos achats nets d’actifs en 2022, d’environ 80 milliards d’euros[2] à 20 milliards d’euros par mois. Nous avons aussi veillé à conserver la flexibilité qui doit nous permettre de faire face à divers scénarios. Cela étant, nous avons aussi conclu que le soutien monétaire reste nécessaire pour que l’inflation revienne à 2 % à moyen terme.

Renforcer l’offre

La politique monétaire opère sur le volet demande de l’économie en visant la stabilisation de la production autour de son niveau potentiel. Ce niveau potentiel est cependant déterminé principalement par l’action d’autres décideurs, ainsi que par le travail des Européens et le dynamisme de nos entreprises. Cela m’amène au deuxième domaine dans lequel nous devons travailler : le renforcement de l’offre.

Les transformations structurelles actuellement à l’œuvre dans l’économie pourraient avoir des conséquences considérables en termes d’offre. La transition écologique, la révolution numérique et les évolutions démographiques se sont toutes accélérées sous l’effet de la pandémie. Pour assurer une croissance durable à l’avenir, l’offre et la demande doivent évoluer de concert à mesure que l’économie s’adapte à ces mutations.

L’économie devient déjà plus verte, par exemple, grâce aux modifications de comportement des consommateurs et à la pression exercée par la voie de nouvelles réglementations. Et je suis convaincue que l’Europe y trouvera un nouveau potentiel de croissance : neuf des vingt acteurs mondiaux en pointe dans l’obtention de brevets dans les domaines du numérique et de l’écologie sont européens[3]. Mais si les capacités d’offre ne peuvent s’adapter suffisamment rapidement, la transition pourrait être mouvementée.

Une conséquence possible, que j’ai mentionnée par ailleurs, est une plus grande volatilité des prix de l’énergie, due aux « technologies relais » comme le gaz naturel qui devront être utilisées pour combler les besoins de production d’énergie[4]. Le risque serait alors que la confiance de nos concitoyens dans la décarbonisation s’en trouve affaiblie. La solution doit donc être d’accélérer l’investissement dans les énergies renouvelables, et les autres technologies vertes, afin de pouvoir les déployer plus rapidement.

Nous avons la chance, en Europe, que notre réponse à la crise ait porté non seulement sur la stabilisation de la demande, mais aussi sur la réorientation de l’offre vers les secteurs d’avenir. Le programme NGEU est un instrument unique, qui peut déclencher la dynamique d’investissement dont nous avons besoin. Il est donc essentiel d’en assurer pleinement la réussite. C’est vous, les parlementaires nationaux, qui pouvez désormais garantir une mise en œuvre rapide et efficace des plans de réforme et d’investissement présentés par les États membres.

Toutefois, nous ne pourrons pas nous appuyer uniquement sur le NGEU pour orienter notre économie vers l’avenir. Sa capacité est de 750 milliards d’euros jusqu’en 2026, mais la transition écologique demandera des investissements supplémentaires de 520 milliards d’euros par an d’ici à 2030[5] par ailleurs. Pour rattraper nos principaux concurrents dans le domaine du numérique, les États-Unis et la Chine, 125 milliards d’euros de plus devront aussi être mobilisés chaque année[6].

Si nous voulons combler cet écart, nous devons également trouver des moyens de mobiliser les grandes capacités d’investissements privés en Europe et dans le monde, et ce, grâce à un secteur financier européen robuste, intégré et diversifié.

C’est pourquoi il nous faut non seulement parachever l’union bancaire mais aussi approfondir encore les marchés européens de capitaux. L’année dernière, j’ai lancé un appel pour que nous concentrions nos efforts sur l’achèvement de « l’union des marchés de capitaux verts »[7]. En effet, les investisseurs en actions sont les mieux placés pour financer les projets les plus risqués et les plus innovants, essentiels pour les transitions écologique et numérique. Nous bénéficions aussi de l’avantage dit du premier arrivé dans le domaine de la finance verte, 60 % des émissions mondiales d’obligations vertes étant réalisées au sein de l’UE.

Alors, comment progresser ?

En Europe, les propositions législatives récemment présentées par la Commission européenne dans le cadre de son plan d’action pour l’union des marchés des capitaux sont une base de discussion utile avec les colégislateurs. Mais des progrès sont également nécessaires au niveau national. Des réformes fiscales et réglementaires visant à soutenir les investissements en actions et en capital risque sont un ingrédient essentiel d’une plus grande intégration des marchés de capitaux.

Garantir notre autonomie stratégique

L’adoption de telles réformes permettra de consolider et de dynamiser le paysage européen des marchés actions qui, malheureusement, souffre à l’heure actuelle de la comparaison avec les autres grandes économies du monde. L’autonomie stratégique de l’Europe s’en trouverait aussi renforcée, ce qui contribuerait à une plus grande souveraineté européenne. C’est le troisième domaine dans lequel nous pouvons tirer parti de ce que nous avons accompli pendant la pandémie.

Nous avons pris plusieurs mesures ces deux dernières années qui ont accru notre autonomie dans le monde.

Par un meilleur équilibre entre politiques monétaire et budgétaires, nous avons contribué à la reprise de la demande intérieure, stimulant notre croissance face à un environnement mondial plus incertain[8]. Le programme NGEU a assis la crédibilité des émissions obligataires de l’UE en tant que nouvelle catégorie d’actifs européens communs sûrs, renforçant ainsi le rôle international de l’euro. Une mise en œuvre rapide des plans de réforme qui découlent du programme NGEU permettra de confirmer et de renforcer la confiance exprimée par les marchés financiers dans cette nouvelle classe d’actifs. Dans le cadre de ses opérations de politique monétaire, la BCE a acquis l’an dernier quelque 100 milliards d’euros d’obligations européennes supranationales.

Mais la pandémie a également ouvert de nouveaux fronts, sur lesquels une réflexion doit émerger quant à notre place dans le monde. En particulier, elle a considérablement accéléré la révolution numérique. Les consommateurs se sont tournés massivement vers le commerce électronique, les paiements numériques sont devenus la norme[9] et près de la moitié des entreprises de l’UE affirment avoir tiré parti de la crise pour accélérer leur transition numérique[10].

Dans ce contexte, le renforcement de l’autonomie stratégique de l’Europe est vital étant donné la dimension mondiale de la transition numérique et l’avance prise par d’autres économies. Nous devons agir ensemble sur les questions numériques afin de garder le contrôle des activités économiques essentielles et de fixer les normes au niveau le plus élevé, comme nos concitoyens le souhaitent.

Les récentes initiatives législatives – comme la législation sur les services numériques et la législation sur les marchés numériques – ainsi que la « voie à suivre pour la décennie numérique » (« Path to the Digital Decade »), présentée par la Commission l’an dernier, contribueront à affermir la position mondiale de l’UE en la matière et à promouvoir nos normes à travers le monde. La BCE joue également son rôle dans la préparation de l’Europe au nouveau paysage du numérique, notamment au travers du projet d’euro numérique.

Nous étudions actuellement les principales questions posées par sa conception et de sa distribution. Au terme de ces travaux, en 2023, les parties prenantes - y compris les parlementaires européens - devront décider de la marche à suivre. Un euro numérique permettrait aux habitants de la zone euro d’accéder à un moyen de paiement simple, sans risque et fiable, émis par une banque centrale, bénéficiant ainsi d’une garantie publique et universellement accepté partout dans la zone euro.

Un euro numérique ouvrirait en outre de nouvelles opportunités pour les entreprises et jouerait un rôle de catalyseur du progrès technologique et de l’innovation. Les intermédiaires européens seraient en mesure d’améliorer leur offre de services et de rester compétitifs face aux nouveaux acteurs qui entrent sur le marché des paiements. Cela favoriserait aussi la souveraineté monétaire et financière de l’Europe.

L’euro numérique ne remplacerait pas les espèces. À l’occasion du vingtième anniversaire des billets et pièces en euros, la BCE a d’ailleurs décidé de lancer un processus de conception de nouveaux billets en euros afin que les Européens de tous âges et de tous horizons puissent s’en sentir plus proches.

Conclusion

Je voudrais à présent conclure mon propos.

Notre action commune face à la pandémie a montré ce que nous pouvons réaliser lorsque nous œuvrons ensemble. Nous sortons progressivement de cette crise, plus forts et avec des bases solides sur lesquelles construire l’avenir. Il reste cependant un long chemin à parcourir et, même si l’urgence de la crise peut se faire moins pressante, notre détermination doit, elle, rester aussi forte. A l’occasion de la précédente présidence française de l’UE, le président Nicolas Sarkozy avait déclaré : « il faut que l'Europe se donne les moyens de jouer le rôle qui doit être le sien dans le monde nouveau qui est en train de naître ». Ces mots sonnent toujours juste aujourd’hui.

Il nous est à présent donné la possibilité, dans la nouvelle phase qui s’ouvre, de prendre les décisions qui nous permettront de surmonter les défis qui nous font face. C’est la meilleure manière de montrer à nos concitoyens, et au monde entier, que l’euro nous rassemble, et qu’en nous rassemblant, il nous rend plus forts.

Je me tiens désormais prête à discuter avec vous de ces questions, car votre soutien et votre contribution, en tant que parlementaires, seront essentiels à cette entreprise.

  1. Altavilla, C., Barbiero, F., Boucinha, M. et Burlon, L., « The great lockdown: pandemic response policies and bank lending conditions » (le grand confinement : politiques menées face à la pandémie et conditions d’octroi des prêts bancaires, uniquement disponible en anglais), Working Paper Series, n°2465, BCE, Francfort-sur-le-Main, septembre 2020.
  2. Les achats nets d’actifs au quatrième trimestre 2021 s’élevaient à 82 milliards d’euros par mois.
  3. Banque européenne d’investissement (2021), « Investment Report 2020/2021:Building a smart and green Europe in the COVID-19 era » (rapport 2020/2021 sur l’investissement : bâtir une Europe intelligente et verte à l’heure de la COVID-19, disponible en anglais uniquement).
  4. Lagarde, C., «  » (la politique monétaire à l’heure d’une reprise atypique, disponible en anglais uniquement), discours prononcé à l’occasion de l’édition 2019 du Forum de la BCE consacré à l’activité de banque centrale « Beyond the pandemic: the future of monetary policy » (au-delà de la pandémie : l’avenir de la politique monétaire), à Francfort-sur-le-Main, le 28 septembre 2021.
  5. Commission européenne, « The EU economy after COVID-19: implications for economic governance » (l’économie de l’UE après la COVID-19 : conséquences pour la gouvernance économique, disponible en anglais uniquement), Communication sur le réexamen de la gouvernance économique de l’UE, 2021, p. 17.
  6. Ibidem, p. 17.
  7. Lagarde, C., « Towards a green capital markets union for Europe » (vers une union des marchés de capitaux verts pour l’Europe, disponible en anglais uniquement), discours prononcé à l’occasion de la conférence de haut niveau de la Commission européenne sur la proposition de directive sur la publication d’informations en matière de durabilité par les entreprises, le 6 mai 2021.
  8. Lagarde, C., « Globalisation after the pandemic » (la mondialisation après la pandémie, disponible en anglais uniquement), conférence Per Jacobsson 2021 à l’Assemblée annuelle du Fonds monétaire international, 16 octobre 2021.
  9. « Study on the payment attitudes of consumers in the euro area (SPACE) » (étude analysant les comportements des consommateurs en matière de paiement dans la zone euro, disponible en anglais uniquement), BCE, décembre 2020.
  10. Enquête de la BEI sur l’investissement 2021, Banque européenne d’investissement, 2021.
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